Né Yougoslave, naturalisé français, Yvan Beck a porté le maillot des deux sélections dans les années 30. Machine à marquer sous les couleurs du FC Sète puis de l’AS Saint-Étienne, c’était aussi un communiste convaincu qui prendra la tête d’un maquis dans la région de Sisteron. Travaillant à la rédaction de sa biographie, Gabriel Dubois revient sur ce bout de vie. Première partie.
Au tout début du mois de mai 1944, autour du stade de foot de la petite cité provençale de Meyrargues, une rumeur agite les connaisseurs du ballon rond. D’abord, parce que se confrontent sur la terre sèche les joueurs de l’US Auberge-Neuve, champions des Bouches-du-Rhône et ceux du Sisteron Vélo, champions des Basses-Alpes. Ce match est décisif, c’est le barrage d’accession au championnat de Promotion, le premier niveau régional. Ensuite, parce que là-bas, à côté du banc de touche en bois, une silhouette massive, taillée comme un bloc au burin leur rappelle quelque chose. Cette silhouette, ils l’ont vue ou ils l’ont lue. « C’est Yvan Beck l’entraîneur là-bas ? Oui, c’est bien lui. » Yvan Beck, ce nom, cette gueule carrée armée d’un sourire de gosse allègre, ses yeux bleus ont fait les gros titres de la presse nationale et même internationale, des centaines de fois ces dernières années. Car Yvan Beck, Yougoslave né à Belgrade en 1909, a été, de 1928 à 1942 un joueur hors-norme, un des diamants demeuré à l’état brut du football français, yougoslave et même un peu plus. Il arrive que ces pierres s’impriment avec plus de force sur les rétines. Sur les centaines de milliers de rétines l’ayant observé.
Beck au Sisteron Vélo
Son voyage balle au pied débute à Belgrade, dans le quartier de Čubura puis au sein du Belgrade Sports Klub (BSK) où il devient l’un des meilleurs joueurs du championnat à seulement 16 ans. Logiquement, il intègre l’équipe nationale du tout jeune Royaume de Yougoslavie et dispute les JO de 1928, à 18 ans. Il plantera trois pions, deux ans plus tard, à la Coupe du monde 1930 en Uruguay. Il file au Mačva Šabac surnommé « l’Uruguay de Province » tant cette équipe se distingue. Beck n’y reste que quelques mois, n’y joue que quelques matchs, bien que suffisamment pour se faire remarquer par un proche du FC Sète. Sa puissance physique et ses qualités techniques, de dribbles, de frappes, sa vista sont très au-dessus de la moyenne. Le temps est au football amateur, dit-on, mais Beck embarque en train pour rejoindre Montpellier où il s’installe. Inscrit à l’école de commerce, il profite des joies estudiantines plutôt que des bancs de la fac et intègre l’équipe première sétoise. L’intègre et s’impose. L’intègre et survole. Sète est, durant les années 20 et 30, l’une, si ce n’est la, toute meilleure équipe du football français. Durant ces six saisons au club, il en devient le capitaine et le visage. Sète remporte la Coupe de France 1930 puis réalise le premier doublé Coupe de France-Championnat de l’histoire en 1934 aux dépens de l’OM. Beck joue alors inter-droit, sorte de 10 désaxé. Qu’importe son positionnement selon Jean Saint qui écrit, dans l’Information Méridionale (du 29 octobre 1934), après une victoire dans le derby face à Montpellier : « Beck, je le classerai non pas dans la catégorie des avants centres ou des inters, mais dans celle des capitaines, des animateurs. Peu m’importe comment Yvan a fait marquer ses buts, je suis persuadé que ce n’est pas à sa place dans l’équipe qui les dût, mais à sa volonté, à cette sorte de génie du football qui l’anime, à cette inspiration dont il fait preuve lorsqu’il place ses dribblings, sortes de chevauchées qui soulèvent les foules. » Yvan est naturalisé Français à la toute fin de l’année 1933 et connaît cinq sélections sous le maillot bleu. Son association avec Duhart sera particulièrement remarquée. En 1935, il rejoint l’ASSE en deuxième division et son équipe de millionnaires. La somme ? 75 000 francs. De quoi faire les gros titres et scandaliser le milieu pour ce qui est, à cette époque, le transfert le plus cher de l’histoire du football français. Sous le maillot vert, c’est le même constat bien que son genou droit commence à grincer, ses virées nocturnes n’aidant pas. Beck boit, clope et dort beaucoup. Il s’entraîne peu et préfère l’amour au pluriel plutôt qu’au singulier avec une majuscule. Beck est beau, il le sait, il en joue. Dans le jargon masculin de l’époque, c’est un coureur de jupons. Il est de ceux qui vivent comme si la jeunesse est éternelle. Beck est entier, il déborde même mais sa camaraderie en fait un coéquipier très apprécié. Il lui suffit de quatre saisons au club pour demeurer, à ce jour, le cinquième meilleur buteur de l’histoire des Verts. Il brillera trois saisons à Nîmes de 1939 à 1942.
Des terrains de foot au maquis
C’est donc un homme de cette trempe qui s’agite sur le banc en bois du village de quelques centaines d’habitants de Meyrargues. Beck a 33 ans et plus de quinze années de football de haut-niveau derrière lui. Le Régime de Vichy vient d’interdire le professionnalisme, ce dans la plus pure tradition aristocratique du sport. Les joueurs professionnels sont peu à peu contraints de devenir entraîneur et sont nommés de force au sein d’un club. Beck se retrouve à Sisteron pour la saison 1943-1944. Cet après-midi de début mai, sur le terrain, les Sisteronnais l’emportent 4 à 0 et rejoindront pour la première fois de leur histoire le niveau régional la saison suivante. Ainsi l’année du Vélo se termine dans la joie, dans cet étrange contexte d’occupation, de collaboration et de résistance. Dans ces années inqualifiables où l’horreur nazie s’est abattue sur l’Europe et ses populations juives, roms, slaves… Où tant d’être humains ont goûté un enfer que même Dieu ne pouvait imaginer. Dans cette France-là, quelques hommes et quelques femmes se sont efforcés à organiser des réseaux résistants dès 1940. Mais depuis quelques mois un parfum que, jusqu’ici très peu osait sentir, traverse le pays. Cette merde pourrait prendre fin. Le monstre nazi crever. La liberté reprendre ses droits. Beck justement, fait partie des Français happés par cette odeur qui a également atteint l’Italie, la Yougolavie et tout l’Est de l’Europe. À l’été 1943, dès son arrivée à Sisteron, il fait partie du groupe ayant fondé une cellule du Parti Communiste Français à Thèzes, village paysan sur les hauteurs de Sisteron. Leur volonté est limpide. À l’heure où la Résistance se fera les armes à la main, ce groupe veut être prêt et prendre part. L’heure approche.
Si tôt la saison terminée, Beck laisse de côté le football. Sa vie sera désormais rythmée par le combat. À la fin du mois de mai 1944, l’État-Major de la branche communiste de la Résistance armée, les Francs-Tireurs et Partisans (FTP) se regroupent dans le hameau du Petit-Courtier. Situé dans la vallée de l’Asse, dans l’actuel département des Alpes-de-Haute-Provence (anciennement Basses-Alpes), c’est au sein d’une ferme aux pierres de Provence, entourée des champs de lavande et des forêts de chênes verts que la libération du département s’orchestre. L’été s’annonce brûlant. La décision est prise de ré-organiser la résistance Basse-Alpine. Trois « sous-secteurs » seront administrés par trois commandants. Dans chacun d’eux, des compagnies armées ont gagné le maquis. Elles vivront ces mois décisifs supportées par les villageois. Ces hommes vivent dans la clandestinité. Dans chaque sous-secteur, également, des compagnies de légaux qui demeurent dans les villes et villages et conservent leurs rôles quotidiens et leurs identités dans la société. Leurs membres informent et exécutent quelques ordres. Notamment, à Sisteron, des épurations des miliciens fascistes. Chaque sous-secteur aura pour mission d’accomplir des actions de guérilla et d’affaiblir l’armée allemande, qui est en pleine débâcle à l’Est.
Le soutien de la population est également une mission prioritaire. Le commandement du secteur de Sisteron, le tiers Nord-Ouest du département est attribué au « Camarade Tito ». Plus connu sous le nom de… Yvan Beck. Pour l’heure, la branche armée manque de moyens. Car à Londres et à Alger, à la tête du regroupement de la Résistance française dont De Gaulle est le visage, on se méfie d’une chose. On pense déjà à l’après-guerre. Pour ces dirigeants, des sections communistes armées et entraînées sont un danger à écarter. Les parachutages vont prioritairement à d’autres. Le 7 juin, quelques heures après le débarquement de Normandie, les évènements s’accélèrent à Sisteron. La citadelle, édifice de Vauban perchée au sommet de la ville comme un nid d’aigle, a ses portes grandes ouvertes. Plus de deux cents prisonniers, résistants et politiques se sont évadés et gagnent le maquis à pied. L’armée allemande, alertée, organise une battue et en rattrape une petite cinquantaine. Désormais, la citadelle sera gardée par les Allemands eux-mêmes et la sécurité renforcée. L’occupant ne veut plus vivre un tel affront. Yvan Beck, le soir de ce même 7 juin, arpente le secteur. L’ordre lui a été confié de rencontrer David, un responsable de l’Armée Secrète, la branche Gaulliste de la résistance. Il va de camp en camp mais aucune trace de David. Il erre toute la nuit à sa recherche. Bredouille. Las, usé, Beck s’arrête à un camp de l’AS. Variant les techniques de négociation, de la séduction à la menace, il obtient « 8 mitraillettes, une dizaine de fusils, en assez mauvais état, des grenades gammon, des grenades incendiaires, et, ajoute-t-il dans son rapport : par notre propre initiative, 4 F.M. anglais et un mortier ». Signé « Bien fraternellement, Tito, [matricule] 62 801». Jean Garcin, responsable régional, ajoute à son propos, en évoquant les évadés de la citadelle « Un peu radicalement, il va s’efforcer de tous les ramener au camp F.T.P. : [Beck déclare dans son rapport] : “J’ai donné l’ordre de prendre un camion du camp A.S. (ils en ont trois) et de ramener tous ceux qui veulent se battre, à notre camp”. » (Jean Garcin, De l’armistice à la libération dans les Alpes de Haute-Provence : 17 juin 1940-20 août 1944). Désormais, le troisième sous-secteur des FTP administré par Tito, aura les moyens de se battre. À partir du 8 juin, les 12ᵉ et 17ᵉ Compagnies qui le forment, s’installeront autour des hameaux de Tavanons et de Tramaloup, dans le massif des Monges. Cette succession de hauts sommets calcaires et de plateaux est arpentée par les bergers et leurs milliers de moutons. Le Quartier Général est situé dans la grande bergerie du village de Bayons. Désormais, entre 140 et 170 hommes, plutôt jeunes et originaires des quatre coins de la France (mais également d’Italie, de Russie, du Portugal…) composent ces compagnies. Le troisième sous-secteur demeure assez peu actif durant le mois de juin. C’est un secteur particulièrement montagneux où des difficultés de liaison se font jour. Beck passe son temps à former et organiser de nouvelles compagnies de légaux comme à Malifai. Il se trouve au cœur du rouage de terrain des Forces Françaises de l’Intérieur. Un rouage parfois conflictuel, car des forces antagonistes et des intérêts divergents le composent. Il rapporte, suit les consignes, prend part aux réunions, dirige des opérations, délègue, propose, arrache et s’impose parfois. De manière surprenante, Beck, Tito, demeure à Sisteron. Il se déplace sans grandes difficultés et continue de vivre à la vue de tous. Il ne sera jamais arrêté, pourtant, aux dires de certains l’ayant connu à cette époque, les autorités et les villageois se faisaient une petite idée des activités qui l’occupaient durant cet été si particulier. Qu’importe. Le soir du 14 juillet, fête interdite par le régime de Vichy, les compagnies organisent des cérémonies dans les villages du sous-secteur. Jusqu’ici seules quelques actions de sabotages et de contrôle des routes les ont occupés. Mais dans quelques jours, une opération d’une autre envergure va les saisir.
Gabriel Dubois
Suite et fin des aventures d’Yvan Beck dans la résistance anti-nazie autour de Sisteron, racontées par Gabriel Dubois dans le cadre de la rédaction d’une biographie du footballeur. Quelques années après la Libération, Beck reviendra à Sète, dans un certain dénuement. C’est là qu’il a été enterré en 1963.
C’est le 17 juillet 1944 qu’une nouvelle des services de renseignements arrive à Beck. Le message est clair, concis. La Citadelle de Sisteron où demeurent détenus quarante-sept camarades rattrapés lors de l’évasion de début juin sera faiblement gardée. En effet, du 18 au 21 juillet, seuls douze gardes tiendront la citadelle et cinq Feldgendarmes (police militaire Allemande) veilleront à l’Hôtel de la Poste, base de commandement de l’armée allemande à Sisteron. Les commandants de chaque compagnie sont réunis à la grande bergerie de Bayons. Autour de la table, il y a là Armenier, Gilbert, Beauchaton, Lemaçon, Félix, Gazagnaire, Chabaud, Moreno et Beck. Les heures sont comptées pour établir un plan d’attaque.
On le pressent dans les rangs, les fautes mèneront à la mort ou à la détention mais ces trois jours seront la seule fenêtre de tir pour libérer les camarades. L’un d’entre eux propose d’attaquer frontalement et de lancer des cordes au-dessus de la citadelle pour aider les détenus à s’évader. Rejeté. Dans la même veine, Beck propose de prendre d’assaut la citadelle à l’aide d’échelle. Il envoie un homme en chercher des suffisamment hautes. C’est peine perdue. Les discussions faiblissent, les hommes peinent à imaginer le possible. Cette citadelle, c’est une forteresse de Vauban, elle est donc imprenable. Paraît-il. Alors comment faire ? Après des heures de débat, de tension et d’attente, Beck propose la carte de la ruse. Il expose le plan : déguiser douze partisans en gardiens qui se présenteraient naturellement à l’entrée de la citadelle pour prendre poste et maîtriseraient la garde une fois à l’intérieur. La proposition trouve écho. Les compagnies explorent cette possibilité, préparent le matériel et lorgnent sur la nuit du 20 au 21 juillet pour opérer.
Dans les heures qui suivent, après avoir pris contact avec les gendarmes amis, les partisans parviennent à dégoter cinq tenues de gardien. Pas une de plus. Alors le plan prend sa forme finale. Ces cinq « gardiens » escorteront quatre camarades anciennement détenus à la citadelle qui joueront le rôle de repris de cavale. Les mitraillettes seront masquées dans leurs musettes, démontées. La décision est prise d’envoyer les meilleurs manieurs d’armes. Un concours chronométré est lancé pour les identifier. Les neuf hommes du cheval de Troie sont nommés. L’ensemble de la compagnie aura un rôle à jouer. Trois barrages routiers lourdement armés seront installés la veille au soir de l’opération pour empêcher l’arrivée de renforts allemands. Beck prendra la tête d’un groupe de soutien en plein cœur de Sisteron. Il dirigera les opérations.
L’attaque de la Citadelle de Sisteron
Dans la nuit du 21 juillet, entre deux et quatre heures du matin, un camion chargé d’hommes fend l’air frais. Beck débarque le premier et inspecte les ruelles de Sisteron. La voie est libre. L’opération est lancée. Il est 6 h 30. Un petit groupe s’est faufilé jusqu’au pied du premier rempart, membrane extérieur de la citadelle. Nichés dans la végétation, ils attendent que le « cheval de Troie », passe devant eux pour aller se présenter. Les voilà. Quelqu’un toque sur la lourde porte métallique. Quelques mots sont échangés avec les soldats allemands et précèdent d’étranges secondes d’attente. Le destin de tant d’hommes repose là, sur ces quelques secondes… Puis… le bruit du verrou et la porte qui s’ouvre. Le groupe peine à y croire. Tout de suite, il maîtrise les premiers gardes, les repris montent les mitraillettes et parviennent à contrôler la citadelle en quelques minutes. Beck et ses hommes arrivent en renfort. Seule une rafale de tir a claqué. Un des gardiens est tué. Alors, les partisans arpentent l’immense édifice pour libérer leurs 47 camarades. Certains de ces détenus peinent à tenir debout, harassés par de longues années de détention.
Le repli s’annonce difficile. Pendant que les gardiens sont tenus en joue, un autre groupe part à la réserve d’armes et au coffre-fort. On ramasse tout ce qu’on peut. Dans ce délai-là tout s’emballe. Les renforts allemands arrivent et sont accrochés par les barrages au Nord et au Sud de la ville. Les bruits de fusillades, nourries, réveillent Sisteron. À l’Hôtel de la Poste, un groupe de maquisards ouvre le feu sur les Feldgendarmes qui refusent de se rendre. Au moins l’un d’eux est abattu. Face à la tournure que prend l’opération, Beck lance l’ordre de repli général. Il faut imaginer des grappes de dizaines d’hommes dont certains peinant à tenir debout, chargés de plusieurs fusils ou de caisses de munitions, rejoindre les chemins sur les hauteurs de la ville. À cet instant, rien n’est encore scellé. Beck monte au sommet de l’édifice, au niveau de la tour de contrôle où un fusil-mitrailleur est stationné. Il ouvre le feu sur les renforts qui pénètrent dans la ville. L’angle de tir ne permet pas de les retenir. Il est temps de se barrer.
Le soir même de ce 21 juillet, l’immense majorité des mobilisés est de retour au camp. Aucun d’entre eux n’a été blessé, ni tué. Les retardataires se reposent accueillis par des familles généreuses. Le bruit court dans ces terres Basses-Alpines et lors du repli, Louis Gazagnaire constate : « À la traversée des villages, c’est un délire. La nouvelle de l’attaque de la citadelle s’est rapidement répandue. » (Louis Gazagnaire, Le peuple héros de la Résistance, Éditions Sociales). Un étrange parfum de victoire et d’épuisement règne au pied du grand tilleul, maître impassible et centenaire de la bergerie. Les jours qui suivent vont être décisifs.
À Sisteron, les troupes allemandes du 4/194ᵉ du capitaine Staudacker sont bien décidées à laver par le sang un tel affront. Du 22 juillet au 24 juillet le sort semble jouer en défaveur des 12ᵉ et 17ᵉ Compagnies. C’est l’improvisation totale, un flottement règne. Certains cadres ont reçu l’ordre de quitter le camp sur le champ pour s’atteler à d’autres missions. Les compagnies sont à court de carburant. Pendant ces mêmes deux-jours, l’État-Major étend le commandement de Beck jusqu’à Digne, le chef-lieu des Basses-Alpes. Nous ne savons pas exactement où il se trouve à ce moment-là. Toujours est-il que le repli piétine. Les deux compagnies sont toujours regroupées à Bayons le soir du 24 juillet et s’endorment avec la certitude que le lendemain, le repli et la mise à l’abri vers Seyne-les-Alpes sera effectué. Le 25 juillet, quatre jours après l’attaque de la Citadelle, les près de deux cents hommes du camp sont réveillés par les bruits affreux du crépitement des armes et du sifflement des balles. La compagnie du capitaine Staudacker a passé toutes les digues de sécurité et a ouvert le feu. Le groupe Schwinn de la 8e compagnie de Brandebourg, venu de Gap, est là en renfort, ainsi que des dizaines de miliciens fascistes, français.
La panique est générale, Gazagnaire, présent décrira la peur qui le saisit des années plus tard: « [celle] qui vous dessèche la bouche et agite votre corps de tremblements convulsifs. À ces moments-là, il faut commander à soi-même, ou sans cela on est perdu. » Ce matin-là, onze partisans sont tués. Certains d’entre eux ont gardé leur position, jusqu’à la mort, afin de retarder l’ennemi et rendre la fuite possible. Les soldats de la milice exécutent trois frères, paysans d’une ferme non loin des lieux ainsi que dix évadés de la citadelle qui attendaient leur exfiltration, planqués au bord d’une route.1 Quatre partisans sont faits prisonniers. Le reste a pris la fuite. Cet épisode, le massacre de Bayons, va grandement marquer la région de Sisteron. Beck en sera tenu responsable par l’État-Major ainsi que par de nombreux habitants de la région. Pourtant, ce repli, particulièrement difficile, a pris des allures de calvaire suite à une succession d’évènements malvenus. Qu’importe pour les hauts gradés du maquis qui écrivent dans un rapport : « Nos pertes sont dues à un acte d’indiscipline du commandant du sous-secteur (Tito) qui n’a pas pris à temps les dispositions du repli, malgré les ordres formels, et à la parfaite connaissance des lieux par les boches, parfaitement renseignés sur nos positions. »
C’est sur ces douleurs sourdes et pénétrantes, immanquables lorsque la responsabilité implique la vie d’autrui que Beck va continuer le combat. Le 19 août 1944, alors que les forces alliées ont débarqué en Provence quelques jours plus tôt, une clameur inimaginable après des années de silence et de chape de plomb enlace Digne toute entière. Digne, les Basses-Alpes, la Provence, tant de territoires sont désormais libérés. Les forces allemandes fuient ou sont faites prisonnières. Les maquisards arpentent les rues avec les habitants. La vie prend une allure de liesse. Beck, prend part à ces fêtes, lui, l’enfant de Belgrade, la vedette des stades est là, à goûter ce quelque chose d’indescriptible. La plus belle des victoires se dessine.
Pourtant, les forces allemandes refusent de se rendre définitivement. À moins de 100 kilomètres de là, les groupes de Résistants sont en difficulté dans la vallée de l’Ubaye et tiennent miraculeusement une position à la lisière de la frontière italienne. Ils appellent des renforts au plus vite. Dans les Basses-Alpes, l’État-Major prend la décision d’envoyer une centaine d’hommes composée de FTP et d’AS. À la tête de ce détachement ? Le camarade Tito. Yvan Beck. Encore lui. Le départ est donné le 20 août à midi. Du 23 au 25 août, dans cette vallée de haute montagne qu’est l’Ubaye, stratégique pour son accès à l’Italie, les combats sont d’une intensité rarement connue par les Résistants en France. C’est une guerre de position, en position défavorable. Les mortiers pleuvent des positions ennemies située sur le col de Larche. Un soldat sous les ordres de Beck est tué le 25 août. Il avait 18 ans.2 L’arrivée tardive des renforts Alliés, à la toute fin du mois, permettra de stabiliser le front et soulager les maquisards, exténués. Le col de Larche sera l’une des dernières poches allemandes à tenir en France. Le col sera libéré fin avril 1945 par les troupes françaises.
Cet été-là de 1944, Yvan Beck aura fait corps avec Résistance armée communiste. Louis Félix, partisan lui aussi et au fait de ses escapades sentimentales, confiera plus tard : « Il fut l’auteur du plan qui permit de libérer les internés de la citadelle. Malgré les faiblesses de l’homme, le camarade Tito fut et demeure un FTP digne de ce nom ». Un compliment en guise de couronne de laurier.
Retour à Sète
Après cette putain de guerre, Yvan Beck a 36 ans. Sa carrière de footballeur est définitivement derrière lui. Il continue d’entraîner des clubs amateurs aux quatre coins du Sud-Est et en Algérie jusqu’à ses 48 ans en 1958. Des dires de certains de ses proches, il a laissé quelque chose, là-bas, autour de Sisteron. Il semble meurtri. Irrémédiablement. Sa joie, sa gaieté sont tombées sous les balles puis sous les reproches et les invectives qui ne lui ont pas été épargnés. Yvan Beck, sans doute trop fier, blessé et porté par le devoir, ne demandera aucune des reconnaissances ou des indemnités mises en places pour les combattants de la Résistance. Il ne jouera jamais de ses relations établies durant le maquis. Beck se retrouvera même en difficultés financières au début des années 1950, lui qui a toujours tout dépensé, hédoniste et généreux. Ce sont d’anciens coéquipiers qui lui enverront de l’aide sans qu’il n’ait rien demandé. En 1958, à l’âge de 49 ans, il regagne Sète, la ville de ses gloires passées, sa patrie d’adoption. Il y exerce le métier de livreur-mareyeur tout en étant hébergé au sein d’un bar sur les Quais. Les Sétois reconnaissent sa silhouette à l’œuvre le matin, à tirer des caisses débordantes de poissons et les livrer jusqu’aux Halles sur son triporteur. Un de ces matins-là, celui du 12 juin 1963, Beck s’écroule au milieu des travailleurs de la mer. Une crise cardiaque vient de le terrasser. Il avait 53 ans. Le 15 juin 1963, une cérémonie regroupe une foule de sportifs et de Sétois, venue rendre hommage à l’un des leurs, un qu’ils ont tant aimé et admiré. Beck repose au cimetière Le Py en bordure de l’étang de Thau. Sur sa tombe, se dresse une plaque en forme de livre ouvert, où une photo de lui, tout sourire à côté des trophées de la Coupe et du Championnat de France prend la forme d’un médaillon. « À notre ami » ; « Yvan BECK décédé à l’âge de 54 ans » (il aurait eu 54 ans le 29 octobre 1963). Une autre, lissée par le temps, est signée de l’Association Sportive du Bassin Minier (de Matheysine en Isère) : « À notre entraîneur ». Quelques plantes grasses, des sedum-palmeri, prennent place au pied de la dalle. Ses fleurs jaunes éclatent au printemps. Aujourd’hui encore.
« Bien fraternellement, Tito, 62 801 ».
Gabriel Dubois