Bernard Boissier : « Ça me gonflait d'entendre sans arrêt que j'avais ce record »

 

Bernard Boissier, entré deux minutes contre le Portugal en 1975, fut pendant longtemps le recordman de la plus courte sélection en bleu. Le Nîmois en a longtemps pris ombrage. Détrôné par Franck Jurietti en 2005, il en parle aujourd'hui avec plus de détachement.

 

 « Jurietti ? Je lui ai laissé mon record avec plaisir. » Bernard Boissier ne porte plus le fardeau de la plus courte sélection de l'histoire de Bleus depuis que Raymond Domenech a fait entrer l'ex-latéral bordelais (qui n'a pas répondu à nos appels) pour quelques secondes contre Chypre (4-0, le 12 octobre 2005). « Ça me gonflait d'entendre sans arrêt que j'avais ce record. Ça me touchait beaucoup plus que la sélection en elle-même. » La sélection de Boissier, c'était un 26 avril 1975, à Colombes. Le Nîmois n'avait pas encore 23 ans, mais déjà une belle brochette des meilleurs attaquants français dans son garde-manger. 

À l'époque, il est un défenseur latéral agressif, dur. Jamais dans la violence, mais sacrément intimidant. Déjà l'un des meilleurs du Championnat. « Pour les attaquants de mon temps, l'accomplissement c'était de réussir son match face à Boissier, à Jean-Bouin, détaille-t-il, le regard rieur. Si tu t'étais sorti de là, on pouvait te qualifier d'attaquant confirmé. » C'était le temps des gifles, des regards noirs et de l'ascendant psychologique dès le couloir des vestiaires. Le temps de l'emblématique entraîneur Kader Firoud et d'un Nîmes Olympique rustre, battant, craint, respecté, mais au football déconsidéré.

Ce printemps 1975, le Stade de Colombes s'apprête à dire adieu aux Bleus, qui accueillent le Portugal. Trente-sept ans après la finale de la Coupe du monde 1938, la mythique enceinte des Hauts-de-Seine tombe presque en ruines. Il y a environ 30 000 personnes et une atmosphère acquise aux Portugais. Le Portugal n'a plus Eusebio, la France n'a pas encore Platini, et Kovacs n'a pas appelé les internationaux de Saint-Étienne qui viennent de jouer une demi-finale de Coupe d'Europe trois jours avant (élimination 0-2 face au Bayern). Le match, entre deux équipes moyennes, ne propose rien d'inoubliable. « C'est vrai que c'était un petit match, même s'il y avait une sacrée ambiance », confirme Boissier. Le Nîmois est assis sur le banc à côté de son ami Jean Gallice, avec qui il fait chambre commune, depuis huit jours, au château de Rambouillet. « Ce rassemblement, c'était la reconnaissance de quelques années réussies, explique-t-il. Mais j'ai fait un mauvais stage, j'étais un peu diminué, je n'avais pas été très bon et c'est (Jean-François) Jodar qui a joué. C'est comme ça. » 

Attablé à la terrasse d'une brasserie nîmoise, Boissier déballe ses souvenirs sans rancoeur et avec détachement. « Je n'étais pas arrivé en bleu par hasard, reprend-il. J'avais tout fait, cadet du sud-est, puis international junior deux ans de suite, meilleur latéral junior européen lors d'un tournoi en Écosse, ensuite l'équipe de France Espoirs, puis l'équipe de France B. » À quinze minutes de la fin, le sélectionneur roumain Stefan Kovacs fait entrer le Lyonnais Yves Mariot, « l'homme à la roulette », qui vit lui aussi sa seule sélection, et envoie Boissier s'échauffer. Il rentre à la 89e, pour deux minutes à peine, à la place d'un Jodar fautif sur le second but portugais (0-2). « J'ai touché un ballon et je l'ai bien exploité, raconte-t-il. Un contrôle, un dribble et une passe. Et voilà, c'est tout ce qu'il me reste. » Pas même son maillot, floqué du numéro 12. « Je n'y avais pas du tout attaché d'importance symbolique, et je l'avais donné à mon beau-père, dit-il. Aujourd'hui, je ne sais pas où il est. Mais là où il se trouve, s'il rend quelqu'un heureux de l'avoir, alors je suis content. »

Boissier parle d'une voix douce et adore revenir quatre décennies en arrière, souriant et bienveillant, pour raconter des histoires qu'il exagère à peine. Mais son unique sélection, il l'avait d'abord vécue comme un affront. « Je ne l'ai pas ressenti comme un honneur, mais comme une gifle, lâchait-il dans France Football, en 1980. Je n'ai pas compris M. Kovacs. Faire entrer un joueur sans raison valable à deux minutes de la fin d'un match, c'est se moquer de lui. » 

Avec quarante-cinq années de recul, Boissier a mis beaucoup d'eau dans son Ricard : « J'avais été con de dire ça, j'étais encore jeune. Aujourd'hui, je ne vois plus du tout cette sélection de la même manière. Je me dis juste que j'étais dans les vingt meilleurs Français de l'époque. C'est ça que je retiens, et c'est très positif. Du début de ma carrière jusqu'à ma blessure en 1978, j'étais presque systématiquement dans l'équipe type du Championnat, je faisais partie des meilleurs latéraux. À l'époque, j'ai souffert d'être un Nîmois, c'est sûr, on avait une étiquette de voyous. Hidalgo, paix à son âme, qui a remplacé Kovacs, pensait que son football était le vrai football. C'était le beau jeu, la poésie. » Il ne sera plus jamais appelé. « Ceux qui ont joué à mon poste, je n'avais rien à leur envier, finit-il par lâcher. Ce qui me rend fier, c'est le respect que me portent mes anciens adversaires aujourd'hui. »

 

Publié le 12 juin 2020 à 14h00 - Hugo Guillemet – L’Equipe

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Pur produit nîmois, arrivé au club à l'âge de 12 ans, en 1964, Bernard Boissier a fait les beaux jours du stade Jean-Bouin. Il était donc logique d'achever cette série par l'interview de cet ancien défenseur de 65 ans qui vit désormais le foot comme simple spectateur mais toujours supporter.

Objectif Gard : Bernard, vous avez démarré votre carrière à Nîmes, en 1972. Qu'est ce que ça faisait à 20 ans, d'être plongé dans le grand bain de la première division ?

Bernard Boissier : "Jeune, j'étais déjà un fervent supporter. Je connaissais la grande butte, j'y allais avec mon père. Donc automatiquement, bercés par tous ces matches et admiratif quand je voyais tous ces grands joueurs évoluer, j'avais une envie énorme d'être un jour à leur place. Je suis arrivé à porter le maillot du Nîmes Olympique, c'était pour moi un évènement extraordinaire. Parce que le football était ma passion et que je comblais quelque chose que j'ambitionnais depuis des années.

Quel a été votre meilleur souvenir de joueur au stade Jean-Bouin ?

Je n'ai pas un souvenir plus fort qu'un autre. J'ai toujours évolué à Jean-Bouin avec cette passion de footballeur, cette passion de porter mon maillot, de défendre ses couleurs. Toujours en harmonie avec ce public nîmois qui était derrière nous, donc je conserve que des bons souvenirs. Même quand on subissait une défaite, c'était toujours avec une manière de combattre à la nîmoise.

Et vous en tant que latéral droit, cette manière de combattre à la nîmoise vous l'incarniez totalement ?

Bien sûr, de tempérament j'ai toujours été un gagneur. En plus le fait d'être formé par Monsieur Firoud qui lui aussi avait des valeurs énormes par rapport à la victoire, l'engagement et la virilité. Toujours maîtrisée, mais forte, au-dessus de la moyenne. J'étais quand même agressif mais dans le bon sens du terme. Quand on est amené à représenter un public, on est l'incarnation de ce que nos supporters veulent voir de notre part. L'âme nîmoise à ce moment-là, c'était un esprit de tauromachie, de combat, de don de soi, de mouiller le maillot... Avec le respect pour tous ces supporters et cette ville. On donnait tout sur le terrain. Toujours dans un esprit où on avait envie d'amener notre club et nos couleurs au plus haut niveau.

Avec ce public, Nîmes Olympique semblait capable de renverser des montagnes, comment l'expliquez-vous ?

On avait cette puissance dans notre combativité. Nous avions ces supporters qui communiaient beaucoup. Il y a un fait qu'on occulte beaucoup aussi, parfois je trouve ça réducteur, c'est que l'on n'était pas des bourrins (rires). J'en souris souvent, mais on ne peut pas perdurer au plus haut niveau comme l'ensemble des joueurs qui étaient avec moi dans cette équipe-là, si on est uniquement des joueurs agressifs. Techniquement, dans la manière de sortir le ballon, d'attaquer, de prendre les couloirs, de centrer, on n'avait pas à rougir. Si les joueurs de cette époque revenaient au football d'aujourd'hui avec moins de dépenses physiques, le club aurait été encore plus haut.

Vous avez déjà mentionné Kader Firoud, quelle était votre relation avec ce coach, lui qui vous a lancé comme joueur professionnel ?

C'était un meneur d'hommes, quelqu'un qui avait des convictions et qui les tenaient jusqu'au bout. Il ne concevait pas le football sans agressivité, combativité et don de soi. Quand on jurait sur le ballon, c'était une méthode très fusionnelle. On avait une complémentarité qui m'apportait beaucoup et je lui rendais. J'essayais d'être à la hauteur de son message.

Vous avez joué neuf ans à Nîmes (1972-1981), regrettez-vous de ne pas y avoir fait toute votre carrière ?

Honnêtement, je pense que ce n'est pas bon de faire toute une carrière dans un seul club. A un moment donné, c'est comme les meubles dans une maison, on les voit tous les jours, et à la fin on se lasse. Les gens ne se rendent plus compte des performances. Moi, le problème qui m'a handicapé, c'est que je me suis blessé, au mauvais moment, en 1978 au ménisque. J'étais au top niveau. J'avais beaucoup de clubs qui me sollicitaient comme Marseille, Bordeaux, Strasbourg. Je n'aurais pas eu cette blessure, je pense que je serais parti, tout en gardant dans mon coeur ce que j'avais vécu des années auparavant. Cette blessure a mis un frein à ma carrière. Je faisais partie des deux, trois meilleurs latéraux français, après Raymond Domenech et Gérard Janvion, c'est la réalité. En jouant dans une équipe nîmoise qui n'était pas toujours considérée comme elle aurait dû l'être.

Après votre carrière de joueur, vous êtes resté très attaché à Nîmes, en étant entraîneur à deux reprises (1988-1991 et 2001-2002). La fonction de dirigeant ne vous manque pas ?

J'ai été deux fois entraîneurs mais j'ai tout fait à Nîmes : directeur du centre de formation, patron de la post-formation, entraîneur-adjoint de Pierre Mosca. Pas beaucoup d'anciens joueurs de Nîmes Olympique, ont fait ce que j'ai fait au club. C'est ce qui passe parfois inaperçu, je ne sais pas pourquoi d'ailleurs. Je pense que j'ai donné ce qu'il fallait ce que je donne et à un moment donné, il faut laisser sa place et prendre du recul, tout évolue. Peut-être que moi certains comportements actuels ne me plairaient pas, comme je suis un peu sanguin... J'ai l'impression en arrivant au stade que certains joueurs, quand je regarde un match, sont plus coiffés pour aller à un défilé de mode que pour jouer au foot. Je ne dis pas qu'avant c'était mieux mais cela me gêne.

On voit que Nîmes est un club familial, avec la présence de votre fils, Laurent, actuel directeur sportif du club, qu'est-ce que cela vous inspire ?

C'est génial ! C'est un gamin qui s'est fait tout seul et qui a été aussi un très bon footballeur, il a joué à Toulon en deuxième division. Malheureusement, lui aussi a eu une blessure, il aurait dû faire une carrière beaucoup plus grande. Et qu'il se retrouve là aujourd'hui, pour moi c'est normal. Il mène son chemin à bras le corps, je suis très fier de lui.

Et vous que faites-vous maintenant ?

Je profite de ma retraite, je suis le foot tout le temps. Même si les évolutions nouvelles ne sont pas à la hauteur de ce que j'espérais parce que le football a énormément changé.  Je regarde les matches des jeunes, je prends mon pied. Je suis toujours là dedans à fond. Pourtant, je ne vais pas souvent aux Costières, je préfère rester chez moi pour regarder les matches de mon fils.

Si Nîmes remonte en Ligue 1, vous retournerez au stade ?

Si cela arrive, bien sûr ! Mais j'attendrais l'année prochaine alors, car comme ça fait quelques temps que je n'y suis pas allé, je ne voudrais pas être le chat noir !

Corentin Corger - 2017

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Stanislas Golinski
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Stanilas Golinski quand il avait 80 ans, toujours fidèle à Nîmes
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