Un ex joueur du Nîmes Olympique à l'honneur lors de l'Euro 2016 : Adolf Scherer.

Aldoph Scherer était avant-centre de l’équipe de Tchécoslovaquie lors du match perdu (1-3) contre le Brésil en finale de la Coupe du monde 1962
A ce jour, il détient toujours le record de buts marqués en une saison dans le championnat tchèque avec 24 buts. Sélectionné à 36 reprises en équipe nationale, il a marqué 22 buts avec celle-ci.
Il porta les couleurs de notre équipe de la saison (1968/69 à 70/71 - 23 buts) avant de partir pour Avignon.... Il fut le héros en Coupe de France, le 8 février 1970, jour où Nîmes Olympique élimina l'Olympique de Marseille 1 à 0 au stade de la Prairie d'Alès... 
Il habite actuellement à St-Gilles.

C’est une de ces histoires prenantes, émouvantes jusqu’à la douleur. Une de ces histoires que réservent parfois la vie et le sport. Il s’appelle Adolf Scherer. Nous avons rencontré Adolf Scherer à Avignon le 13 mars dernier, quelques heures avant le coup d’envoi du match Lyon – Viktoria Plzeň en Ligue Europa. Confortablement installés autour d’une bonne table sur une terrasse ensoleillée sur les bords du Rhône, nous imaginions interviewer le dernier Slovaque encore vivant ayant fait partie de l’équipe de Tchécoslovaquie de football finaliste de la Coupe du monde 1962 au Chili. Nous imaginions installer Adolf Scherer devant le micro et lui poser tout un tas de questions sur sa carrière, ses buts inscrits au Chili, sa finale aux côtés de Josef Masopust contre le grand Brésil des Garrincha, Vava et autres Didi, puis sur ses années de joueur à Nîmes, son émigration peu après l’écrasement du Printemps de Prague et ses quarante années passées en France depuis… Nous imaginions… Mais probablement n’interviewe-t-on pas Adolf Scherer. Car malgré ses 75 ans, Adolf Scherer reste dans la vie comme l’attaquant qu’il était autrefois sur les terrains. Quand il parle, et Dieu sait qu’il a de la verve, on n’arrête pas Adolf Scherer, comme dans les années 1960 les défenseurs n’arrêtaient pas le buteur qu’il était. On écoute donc Adolf Scherer et son accent inimitable. Entre deux éclats de rire, entre deux remarques de son épouse française Nadia, qui se moque gentiment de son mari qu’elle a déjà entendu raconter des dizaines de fois les mêmes histoires, nous vous proposons d’écouter Adolf Scherer nous parler de sa vie.

Adolf Scherer : « Maintenant, je suis 100% français ! 100% ! (En se tournant vers sa femme) Oh, tu as entendu ce que j’ai dit ? »

Nadia Scherer : « Oh, non, tu ne l’es pas à 100%... »

AS : « Mais qu’est-ce qu’il y a ? »

NS : « … dans ton cœur, il y a toujours un petit bout de slovaque. »

AS : « Mais je ne connais plus personne… »

NS : « Tu n’es pas 100% français. Il en reste un bout, de slovaque… »

Radio Prague : Bon, quand il y a un match France-Slovaquie, vous supportez qui ?

NS : « Eh ben, il est slovaque ! »

AS : « Slovaque ! »

NS : « Ah, voilà (elle éclate de rire)… »

RP : Vous êtes donc le seul Français qui supporte la Slovaquie ?

AS: « Oui (lui aussi éclate de rire)… Oh, je suis monté à Paris quand il y a eu France – Tchécoslo… France – Slovaquie… »

NS : « Et pour le hockey, c’est pareil. Quand c’est les Tchèques ou les Slovaques qui jouent, tu tiens pour eux… »

RS : « Oui, c’est vrai… Mais, mais… Quand même, je suis quand même un peu plus français… »

NS : « Un peu plus ? Non… »

AS : « Dans le sport, je suis un peu plus slovaque que français. Mais le sport, ça n’a rien à voir. Les Tchèques, les Slovaques, le foot, le hockey, ça oui… Je suis à 70% slovaque. »

RP : 100% français, 70% slovaque…

AS : « Oui, c’est ça (il rit de nouveau). »

NS : « Pour la nourriture, pour manger, oui, c’est tout à fait ça… »

Adolf Scherer, photo: Václav Tvarůžka, ČRoAdolf Scherer, photo: Václav Tvarůžka, ČRoPas facile de s’y reconnaître avec Adolf Scherer. Tel est souvent le cas avec les personnes dont la vie ressemble à un roman. Le « problème » avec Adolf Scherer, en plus de parfois mélanger les langues française et slovaque, c’est que le récit de sa vie, dans sa version personnelle, est une succession d’anecdotes, une succession de petites histoires qui ont fait la grande Histoire dans laquelle on se perd parfois un peu. En même temps, on rigole tellement à entendre Adolf Scherer qu’on ne peut lui en vouloir, comme quand il explique quelle reste, aujourd’hui encore, son aura au Nîmes olympique, son premier club français de 1969 à 1972 :

« J’ai fait carrière à Nîmes. C’était… Mon Dieu ! Scherer ? C’était marqué avec une photo. Plus grande star ? Scherer ! Une grande photo, hein. (Il passe inconsciemment au slovaque) To bola výstava (c’était une exposition). Bola fotka (il y avait une photo) du meilleur buteur et du meilleur joueur étranger. Tout le monde le dit. Bien sûr, j’ai fait la Coupe du monde. Il y a 1 000 personnes qui sont passées à cette exposition (en réalité il s’agissait de la soirée d’inauguration organisée par le club le 25 février dernier à l’occasion de la présentation de sa fresque historique dans son stade des Costières). J’étais là et j’ai signé autographe sur autographe. Tout le monde m’a embrassé, même la femme de notre ancien entraîneur, des anciens joueurs… C’était une fête extraordinaire… Ex-tra-or-di-nai-re ! On ne m’a pas oublié. Je suis arrivé et c’était Adolf par-ci, Adolf par-là. En Tchécoslovaquie, on m’appelait Dolfy, à Nîmes c’était Adolf… bah oui, comme Hitler. Mais ce n’est pour ça qu’on ne m’a pas oublié. Si vous demandez qui est Scherer… ohlala… ça m’étonnerait qu’ils ne sachent pas qui c’est… »

Nous venons de déjeuner ensemble. Pendant tout le repas, il n’a été question que d’une seule chose. C’est une évidence : pour vous, le football a été et reste toute votre vie.

« Ah oui… Le football… Ca a toujours été comme ça. Le football, c’est ma vie. Je ne peux pas l’oublier. Jamais, vraiment jamais. J’ai développé ma carrière et ma vie privée avec le football. J’ai 75 ans et le sport m’a toujours beaucoup donné. Aujourd’hui encore, j’en fais encore beaucoup. Tous les jours. Du vélo, de la gymnastique, des exercices, de la natation… Minimum trente à quarante minutes. J’ai toujours été sportif. J’ai besoin de ça pour vivre. Je vais toujours voir des matchs à gauche et à droite, même de petit niveau… C’est pas beau, la vie ? (il se marre) Une vie de football ? »

Si la vie est belle, elle n’est pas toujours rose pour autant. Et Adolf Scherer, derrière une bonne humeur dont il ne semble jamais se départir, le sait bien et ne l’a pas oublié non plus. Même s’il n’en parle pas forcément, ou alors avec beaucoup de pudeur, et préfère évoquer ses nombreux et bons souvenirs de ballon, celui qui fut le meilleur buteur de l’équipe tchécoslovaque au Mondial chilien, avec notamment deux buts lors de la demi-finale victorieuse (3-1) contre la Yougoslavie, n’a pas vécu que des jours heureux après son second départ, illégal cette fois, de Tchécoslovaquie en 1973 et son retour en France. La suite fut plus compliquée :

« Au départ, c’était dur. Je ne parlais pas un mot de français. A l’époque (pendant la période dite du Printemps de Prague, une certaine libéralisation du régime a permis l’introduction par Alexander Dubček, premier secrétaire du PC, de la liberté de circulation, ndlr), le président de la République avait autorisé cinq joueurs à quitter la Tchécoslovaquie pour aller jouer à l’étranger. La société Pragosport organisait tout cela et donnait les visas aux meilleurs joueurs (spécialisée dans le commerce extérieur sous le régime communiste, Pragosport était une société qui contrôlait tous les mouvements des sportifs tchécoslovaques, ndlr). Pragosport m’a donc permis de signer un contrat de quatre ans à Nîmes. Mais au bout de ces quatre ans (en 1972), j’ai été obligé de revenir en Tchécoslovaquie. Je suis donc retourné à Martin (petite ville du nord de la Slovaquie). Mais ça ne me plaisait pas trop (à côté du football, il était employé comme comptable à l’usine du coin). Alors, j’ai émigré (Adolf Scherer a profité de l’invitation à un match amical à Nîmes, auquel il avait été autorisé à se rendre). Pendant seize ans, je n’ai pas pu rentrer à la maison. La première fois que je suis revenu, quand j’ai passé la frontière… ohlala… A Bratislava, tout le monde me disait ‘Adolf, Adolf Scherer, Dolfy’… Mais pendant ces seize ans… Quand mon père est mort, l’ambassade de Tchécoslovaquie a refusé de me donner un visa pour aller à son enterrement… Un scandale ! J’ai tout essayé… ils n’ont rien voulu savoir ! Et après la révolution, quand je suis retourné pour la première fois, le gendarme avec son étoile rouge à la frontière m’a collé avec des ‘ooh, monsieur Scherer, ooh’… Quand j’ai revu Bratislava (où il avait joué durant ses plus belles années à la fin des années 1950 et au début des années 1960) pour la première fois après ces seize années, j’ai pleuré et je me suis dit que ce n’était pas possible tellement tout avait changé. »

Radio Prague

Stanislas Golinski
Stanislas Golinski
Stanilas Golinski quand il avait 80 ans, toujours fidèle à Nîmes
Stanilas Golinski quand il avait 80 ans, toujours fidèle à Nîmes